La table de désorientation : contre-monument à une statue coloniale
La Table de désorientation : un anti-monument poétique et politique
Le Musée des Beaux-Arts de Nancy est parti d’un extrait de son essai personnel Nancy-Kabylie (Prix littéraire de la Grande Mosquée de Paris 2024). Ce texte, où Dorothée Myriam Kellou évoque déjà la statue du sergent Blandan - remplacée, ironie de l’histoire, par une orange à Boufarik -, a inspiré la création de la Table de désorientation, œuvre conçue dans le cadre d’une commande publique.
Dressée à la verticale - 1,59 mètre, la taille réelle du sergent Blandan -, cette table circulaire en métal renverse la logique du monument. Gravé sur sa surface, un texte que j’ai écrit, traduit en arabe par la poétesse Lamis Saïdi et ponctué d’un passage en tamazight, raconte une contre-histoire cachée dans les plis de cette statue : celle des colonisés et de leurs descendants. Le passant, dont le visage se reflète dans le métal, est invité à combler les blancs de l’Histoire et à interroger l’impensé colonial.
La Table de désorientation invente un autre langage mémoriel : elle refuse la verticalité du héros pour offrir un espace où les mémoires colonisées peuvent émerger et exister dans l’espace public. Elle est née d’une mémoire longtemps empêchée, enfin transmise - d’un héritage de peur et de silence transformé en trace visible, à déchiffrer ensemble.
Le podcast « La statue du sergent Blandan » en est le prolongement sonore : on y entend comment Blandan et mon père, l’un héros colonial, l’autre exilé, sont liés par l’histoire - à la vie comme à la mort.
Merci au Musée des Beaux-Arts de Nancy, la Ville de Nancy, Susana Gállego-Cuesta, Kenza-Marie Safraoui, Colin Ponthot, Redouan Chetuan, Romain Morieux, les apprentis de l’UIMM de Maxéville, ainsi que l’ENSAD et l’ANRT de Nancy, qui ont travaillé et contribué à la réalisation de cette œuvre collective.
Comme l’a souligné Le Monde, cette œuvre agit comme un contre-monument : un geste poétique et politique face à la mémoire coloniale. Elle ouvre à Nancy une réflexion inédite : que faire des statues coloniales dans l’espace public ? Comment donner place à la mémoire des anciens colonisés ?
Faut-il multiplier les contre-monuments, ou inventer d’autres formes de présence, moins visibles mais plus vivantes ? L’essentiel reste de pouvoir accéder aux récits silenciés.
En ces temps de crispations identitaires et de repli, voir une ville s’engager dans un tel projet est un élan de justice - poétique, politique et mémoriel - en plein climat réactionnaire mondial.
Et toi, lecteur, quelle histoire se reflète en miroir dans ce texte ?
Texte gravé en français et arabe sur la table de désorientation
Qui es-tu?
Regardons dans le miroir mal poli de notre mémoire.
Nous y lirons un texte, dont il manque des voyelles pour penser notre Histoire à trou.
À vous de les replacer pour rendre l’absent présent à l’esprit.
Qui es-tu?
Permets-moi cette familiarité. J’ai l’impression de te connaître depuis que tu t’es immiscé dans les cauchemars de mon père, Malek, exilé algérien à Nancy. Tu le réveilles la nuit et l’étrangles. Il retombe dans l’abîme du silence de l’innocence déchirée. Enfant, quand il te rencontrait dans la ville coloniale de Boufarik, en Algérie, il demandait à sa mère : « Qui est ce soldat? » Elle lui répondait : « Mange ton orange et tais-toi ! ».
Elle préférait taire les crimes de l’occupant pour ne pas réveiller son courroux. Tu l’as poursuivi à Nancy dans une traînée de soupirs. Le silence lui non plus n'a pas de voyelles. Il est un chuchotement sourd. Il arrache les oreilles.
Qui es-tu?
- « Un soldat inconnu », me répondent des passants, qui passent sous ton ombre sans te regarder.
- « Un poilu de la Première guerre », avance l’un. Pourtant, tu n’as pas connu les tranchées.
- « Un grand militaire scientifique au service du progrès », suppute l’autre, car tu fais face à Artem, le pôle d’excellence universitaire.
Qui es-tu?
« L’Histoire est écrite par les vainqueurs », dit l’adage. Des pages d’histoire te sont consacrées. Tu te nommes Jean Pierre Hippolyte Blandan, grade : sergent. Tu as succombé à tes blessures en 1842 à la suite d’un combat contre près de trois cents cavaliers algériens à Béni Mered. Héroïsé, une statue est érigée à ta gloire en 1887 à Boufarik. Elle est « rapatriée » à Nancy à l’indépendance de l’Algérie en 1963. Aujourd’hui, elle se confond avec toi.
À Boufarik, tu es parti, mais ton absence est aussi spectrale. Au carrefour de la ville, où tu trônais auparavant, tu as été remplacé par une grosse orange. Plus loin, ton "tueur", le « glorieux » Cheikh Badaoui, que la légende disait invincible, a eu droit à une place à son nom, et non à son effigie.
À Boufarik, les anciens se souviennent. De tes 3,35 mètres de haut, tu t’imposais à la vue de tous. Je leur ai dit que le sculpteur et fondeur de ta statue avait triché sur ta taille. Tu étais un petit homme de 1,58 mètres avant d’être une statue. Mais baïonnette tranchante à l’épaule, doigt menaçant pointant le sol et visage renfrogné, tu savais leur faire peur. Les Algériens qui t’ont croisé, au coin de la rue, enfants, te craignent encore. Quand ils parlent de toi, la terreur ressurgit.
Certains regrettent que tu sois maintenant à Nancy. Le récit a besoin de symbole pour exister. « Voilà contre quoi les colonisés ont lutté », auraient-il pu dire en te désignant. Peut-être as-tu bien fait de partir? Des habitants ont ouvert le feu sur toi en 1962 et cassé le visage en bronze de tes frères d’armes gravés sur les hauts-reliefs. Ils voulaient détruire dans la matière la représentation coloniale de l’histoire, qui faisait de toi l’agresseur, l’agressé. Ils ne veulent pas que tu reviennes. Maintenant que tu es en France, où tes statues-sœur, de la République et de la Nation à Paris, ont été fondues par la même fabrique, Thiébaut, que faire de toi?
Que ta présence fantomatique nous aide à faire émerger les récits silenciés pour tisser les fils de notre histoire.
Et toi lecteur, quelle histoire se reflète en miroir dans ce texte ?
Dorothée-Myriam Kellou
Le texte a été traduit en arabe par la poétesse algérienne Lamis Saïdi