Le Monde - Camps de regroupement en Algérie : «Comment réparer ce qui est sans cesse redécouvert ?»
Entre 1954 et 1962, plus de 2,3 millions d’Algériens, en majorité des femmes et des enfants, ont été regroupés dans des camps, et plus de 1 million ont été contraints de quitter leur lieu d’habitation. Plus de la moitié de la population rurale algérienne a ainsi été déplacée pendant la guerre d’indépendance.
La première fois que j’ai « découvert » cette histoire, j’avais 25 ans. J’ai été prise de vertige face à l’ampleur de ces chiffres et de ce trauma historique. Je m’interrogeais sur le silence de mon père, Malek, cinéaste algérien exilé en France. Il m’avait offert un projet de film qu’il n’avait jamais tourné, Lettre à mes filles, dans lequel il commençait à raconter son enfance pendant la guerre d’Algérie : le napalm, les regroupements, les hameaux vidés de leur population, détruits par l’armée française pour ne laisser aucun refuge au FLN [Front de libération nationale].
J’avais lu ces lignes sans les lire. Je n’étais pas prête à interroger les blessures de mon père. Il m’a fallu un détour – par la Palestine puis par les Etats-Unis – pour trouver la bonne distance et interroger ce que je percevais enfant sans pouvoir le nommer : la mélancolie de mon père, son silence, et la peur qui l’habitait encore quand il passait devant une statue coloniale, celle du sergent [Jean Pierre Hippolyte] Blandan, héros de la conquête de l’Algérie. Erigée à Boufarik, à la fin du XIXᵉ siècle, déplacée à Nancy et dressée à nouveau dans l’espace public dans les années 1990, elle le poursuivait jusque dans ses cauchemars.
« C’est quoi, cette histoire de regroupement ? », lui ai-je demandé. « C’est le point d’attaque d’une vie brisée par la guerre, qui nous a donné droit à l’errance et à l’immigration… et même, peut-être, au terrorisme. » Il m’a fallu quinze ans pour comprendre sa réponse. C’est à Mansourah, son village natal, de retour cinquante ans plus tard, que ce travail a pris forme. Nous y avons documenté ensemble les regroupements organisés par l’armée française. De cette enquête sont nés un film, une série documentaire, un livre, et surtout des espaces de parole où d’autres récits ont émergé, disant le malaise et le mal-être hérités de cette histoire, inscrits dans les corps, et qui s’exprimaient enfin.
Le stade de la preuve
Mais souvent, le public avait l’impression de découvrir cette histoire. La question des camps de regroupement n’est pourtant pas nouvelle. Elle a été rendue publique dès 1959 par le rapport de Michel Rocard, publié dans Le Monde. Cinq cents enfants y mourraient quotidiennement. Des travaux existent depuis les années 1960, notamment ceux de Pierre Bourdieu et Abdelmalek Sayad, de Michel Cornaton, de Mahfoud Bennoune ou, plus récemment, de Sylvie Thénault, de Fabien Sacriste, de Samia Henni, de Ouanassa Siari Tengour, ainsi que des récits de témoins directs, comme Sors, la route t’attend, de Slimane Zeghidour (Les Arènes, 2017).
Pourquoi alors ce sentiment « découverte » ? Ce sentiment n’est pas anodin. Il correspond à ce que l’historien Benjamin Stora appelle une « mise en scène permanente de l’amnésie » : une dynamique qui empêche de penser les responsabilités politiques, tout en invisibilisant les travaux – notamment algériens – qui, depuis des décennies, ont contribué à faire exister cette histoire et à expliciter les traces qu’elle a laissées. Certains ouvrages récents et leur médiatisation – dont Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie, de Lorraine Rossignol (Actes Sud, 256 pages, 24 euros) – participent, malgré eux, de ce phénomène, réinscrivant cette histoire dans un registre de redécouverte. Comme s’il fallait encore prouver ce qui est déjà documenté, comme si un procès devait toujours avoir lieu, alors même que les lois d’amnistie en rendent la tenue impossible. On l’a vu se jouer jusqu’à l’absurde dans le procès fait à Jean-Michel Aphatie lorsqu’il a parlé des enfumades.
Surtout, ce sentiment empêche de s’interroger sur ce que cette histoire produit encore aujourd’hui. Car tant que l’on reste au stade de la preuve, on ne peut déplacer le regard vers les effets. Or ceux-ci sont décisifs. Dans ma série documentaire « L’Algérie des camps », une chercheuse analyse, par exemple, le lien entre déracinement et djihadisme – mythologie mortifère mobilisée pour combler un vide de transmission et une relégation historique. Les recherches existent, les témoignages aussi.
Fantôme colonial
Mais leur mobilisation n’est pas neutre. Des travaux peuvent être repris, reformulés ou relégués à la marge, disqualifiés comme « trop personnels ». Comme si l’implication empêchait la rigueur. Ce phénomène relève de ce que la philosophe Seloua Luste Boulbina nomme l’« extractivisme des savoirs » : des connaissances produites à partir de ces histoires sont mobilisées comme des ressources, sans être intégrées dans leur pleine légitimité. Or ces recherches participent d’un travail de réparation.
Que signifie réparer si ces savoirs, notamment ceux des chercheurs et des héritiers algériens, ne circulent pas pleinement, restent assignés à la marge ? Comment réparer ce qui est sans cesse redécouvert ? C’est dans l’espoir que cette histoire ne soit plus seulement redécouverte, mais travaillée et transformée, que j’ai imaginé, avec le Musée des beaux-arts de Nancy, La Table de désorientation : un contre-monument placé face à la statue coloniale du sergent Blandan, dont le souvenir avait hanté mon père. Sur cette table circulaire, dressée à la verticale, de 1,59 mètre, la taille réelle du sergent Blandan, est inscrite une adresse poétique et politique au fantôme colonial, qui laisse place aux points de vue des colonisés et de leurs descendants. Le lecteur est invité, en se reflétant dans ce texte miroir, à penser sa propre histoire et à combler les blancs de l’histoire.
Un souhait : que dans ces blancs s’inscrivent, en filigrane, les histoires de celles et ceux que l’on continue d’ignorer – déplacés, déracinés, héritiers – pour que cesse cette âcre sensation de devoir sans cesse résister au cycle du déni et de la redécouverte, qui nous empêche de penser, ensemble, notre propre libération.