Restitution de résidence : Saison Meditéranéenne 2026 - Ateliers Médicis

10 octobre 2026

Chaque famille est une archive

Je suis venue parler de l’effondrement de nos langues en héritage.

Comme un oiseau annonçant un cataclysme déjà advenu.

Quelles langues parles-tu ? Et en creux, lesquelles ne baragouines-tu plus ?

Cette question est née d’un manque.

J’ai grandi entre un père algérien et une mère française.

À quinze ans, à leur âge, j’ai compris :

Je ne parle pas la langue de mon père.

Pourtant elle est là, ma langue, intacte, dans ma bouche.

Je sens les nervures, les mots manquants, les blancs aveuglants.

Et vous, quels vides vous habitent ? Je leur demande, frontale.

- Je suis cent pour cent marocain, dit un jeune homme. Mais je ne suis pas fluent in عربي) arabe).

- Je sais tout. Je n’ai rien à apprendre, s’exclame un autre.

Je les invite à regarder l’angle de la table autrement. Le banal peut se révéler extraordinaire.

Cherchez, fouillez au creux des mémoires. Demandez à vos proches, tendez l’enregistreur...

Une chasse aux trésors dont certains pensent revenir bredouilles.

Une, deux, parfois trois générations les séparent d’une langue en héritage. Des transmissions fissurées,

d’autres plus pleines, qu’ils ont facilement en bouche.

Ils reviennent avec une chanson, un poème, une expression, des bouts de phrases... En bulgare, en serbe,

en arménien, en tamazight, en arabe, en turc, en kurde... Parfois juste en français, qui raconte pourtant

aussi là-bas. Ils écoutent autrement. Même les huîtres fermées s’ouvrent. Ils découvrent des perles que leur

coquille adolescente n’osait toucher.

L’un d’eux vient me voir. Il a les yeux embués. Il vient de découvrir l’histoire de son grand-père. Son exil,

raconté par moments dans une langue dont il ne comprend que les mots tendres. Il ne veut pas nous faire

écouter l’enregistrement.

- C’est douloureux.

Je change de regard. Sortir du vide qui nous aspire, du vertige. Regarder le plein.

Je les invite à trouver un objet en héritage, à le photographier, à découvrir son histoire, à l’inscrire sur

l’image, à le nommer dans leur autre langue, quand elle existe encore.

L’un d’eux photographie un « tajinier ». C’est le mot qu’il a inventé.

Ils écrivent, raturent, dessinent l’objet quand il manque.

À la manière du photographe Jim Goldberg, nous créons des palimpsestes, des couches de mémoires.

Je croyais aller titiller les langues. Nous ouvrons des archives.

Moi aussi, je me suis prêtée au jeu. J’ai choisi une grenade. La première fois que mon père m’a parlé de

l’Algérie, c’était en plantant mes ongles dans une grenade juteuse.

- C’est le fruit de mon pays, m’a-t-il dit.

Je tenais son monde entre mes mains. J’avais huit ans.

Trente ans plus tard, j’ai compris. La guerre d’Algérie était déjà dans le fruit. L’Andalousie aussi...

Et vous, quel objet avez-vous en héritage ?

Pouvez-vous raconter son histoire ?

Le nommer dans vos langues ?

Chuchotez-le moi à l’oreille.

J’irai l’inscrire sur les parois de cette grotte nacrée que j’ai vue en rêve. J’y déposais à l’entrée la douleur de

la perte, les reflux racistes qui nous somment de nous taire.

Toutes les langues y figurent. Sans écrasement, sans effacement.

Chacune a droit à la mémoire, à la parure de l’enjolivement.

Dorothée*Myriam KELLOU

Texte issu d’un atelier réalisé en 2025-2026 avec les élèves de seconde du lycée Albert-Schweitzer au Raincy.